Un institut métaphorique
Un institut métaphorique
Un institut métaphorique (UIM) est un groupe de recherche à dimensions variables qui associe des artistes, des scientifiques, des danseur·euse·s, des chercheur·euse·s ayant le désir de questionner les mots de la science et de l’art et notamment l’usage des métaphores dans les pratiques de recherche. Il est porté en collaboration par L’Atelier des Jours à venir, l’artiste Anna Principaud et moi-même.
Le projet prend pour terrain de départ l’immunologie (domaine de recherche s’intéressant au fonctionnement de la réaction immunitaire) dont un large pan s’est construit autour d’images liées à la guerre, au danger et à l’identité (employant des mots tels que soi, non-soi, intégrité, attaque, défenses, barrière, tolérance, etc.). Si ces métaphores ont permis de faire avancer les recherches scientifiques ainsi que leur vulgarisation, elles trouvent aujourd’hui leurs limites, manquant à expliquer certains phénomènes biologiques. En outre, loin d’être de simples représentations ou comparaisons qui facilitent le dialogue et la compréhension, ces dernières transforment et ont au contraire une action sur le réel et sur les corps, ainsi que sur la manière dont nous avons de les appréhender. Ces métaphores employées en immunologie convoquent également des notions que de nombreux artistes et danseurs mettent en question dans leurs recherches et leurs pratiques : les formes du commun, l’accueil, l’identité, l’altérité, le territoire en guerre, la frontière, l’espace et l’architecture, les normes et le langage, etc. UIM s’attache ainsi à interroger ce transfert (phora) de sens qu’est la métaphore, cet usage que l’on fait du nom que l’on donne aux choses, afin de mettre à jour, au croisement des différentes pratiques, des imaginaires renouvelés et élargis, de nouveaux récits, de nouvelles articulations pertinentes pour tou·te·s.
UIM se forme au gré d’une rencontre fondatrice qui eut lieu en 2015 à Bidard dans le Pays Basque. L’invitation à cette semaine de rencontre faisait le constat que la relation qu’entretiennent l’art et les artistes à la science, à ses objets et ses représentations, se cantonne bien souvent à des rapports littéraux de prélèvement et d’illustration, à de simples transpositions des représentations scientifiques au sein du champ artistique. Afin de creuser la manière dont la métaphore ouvre au contraire un espace productif entre elle et l’objet qu’elle vient suppléer et auquel elle se substitue, il s’agissait pour les scientifiques et artistes invité·e·s de réfléchir de manière singulière, au sein d’une dynamique collective, à leur propre usage du mode langagier/cognitif que constitue la métaphore au sein de leur pratique, et d’envisager des manières de s’en emparer comme de prismes, des outils de pensée permettant de déplacer ce sur quoi iels étaient en train de travailler.
Entrer dans le paysage spécifique de mots et de représentations produit par l’immunologie nous a également amener à interroger le rapport complexe existant entre les termes « immunité » et « communauté ». L’occasion de questionner les rapports de pouvoirs sous-jacents à ces métaphores, de décrire les espaces de la différence et du commun en vue de les comprendre, les expérimenter, les modifier, pourquoi pas les réinventer.
Au terme de cette première rencontre, nous avons été invité·e·s à participer à l’exposition Des problèmes de type grec à La Galerie CAC de Noisy-le-Sec. À cette occasion, nous sommes revenu·e·s sur les traces de nos réflexions initiales au travers d’une large mind-map intitulée Métaphores, immunité, corps, connaissance, institutions. Cette œuvre-outil, que j’ai élaborée avec Anna Principaud, entendait recenser et déployer spatialement les termes et questionnements mis au travail lors de notre rencontre fondatrice. La carte a servit de point de départ à une séance de travail collective à laquelle nous avions convié le public du CAC ainsi que d’autres chercheur·euse·s et artiste et qui s’est tenue le 7 novembre 2015. Il s’agissait là, à partir des mots et de leurs agencements, d’entamer, avec les personnes présentes, une discussion et d’esquisser de nouvelles pistes de réflexion au croisement des regards, des pratiques, des expériences partagées.





Suite à cette première rencontre et grâce au soutien de la Fondation Daniel et Nina Carasso, nous avons mené le projet de recherche “D’un monde à d’autres : questionner les métaphores, dessiner des ouvertures, penser de nouvelles articulations à l’intérieur des pratiques de recherches scientifiques et artistiques”. Ce projet a pris la forme d’une série de trois ateliers itératifs et itinérants, qui ont rassemblé chacun une dizaine d’artistes et de scientifiques autour de la question de l’usage de différentes métaphores dans les pratiques de recherche. À l’occasion des ateliers et des rencontres publiques, UIM s’est proposé de mettre collectivement au travail langages et pratiques de recherche. En mêlant différentes formes d’expérimentations, théoriques, plastiques, somatiques, UIM visait ici à mettre les pensées en mouvement, construire et partager des outils de pensée critique, appropriables par d’autres chercheurs, scientifiques, artistes et par le grand public.
Invité·e·s pour une résidence de création à Mains d’Œuvres (Saint-Ouen), nous avons consacré ce temps de travail à la conception d’un objet textuel, d’un livre-outil, qui devait servir de porte d’entrée dans le projet et dans le groupe de recherche, notamment à destination des futur·e·s participant·e·s. Il s’agissait pour nous non seulement de situer la démarche d’UIM, mais également de poser les jalons de notre méthodologie, plus particulièrement autour de la question des métaphores et des processus métaphoriques. Nous avons pour ce faire travaillé en collaboration avec Studio Kiösk (Elsa Aupetit + Martin Plagnol). La résidence a abouti à la création du livre Entrez-ées en métaphore (avec le soutien d’Angeline Ostinelli et du studio d’impression de l’École Nationale d’Arts de Paris-Cergy).
Vous trouvez ici une version à lire en ligne. Et ici, une version à imprimer.


Accueilli·e·s aux Laboratoires d’Aubervilliers en octobre 2016, nous avons repris le chemin de nos premières explorations et de nos premières interrogations : Que survient-il lorsque des individus, des entités se mettent à fonctionner ensemble, à interagir ? Comment passe-t-on de l’unicellulaire au multicellulaire, de l’individu à la population, de l’individuel au collectif ? Y aurait-il une mémoire propre à ces interactions, une mémoire issue de l’expérience de la mise en contact des entités entre elles ?
Nous avons ainsi consacré cette rencontre à réfléchir aux métaphores liées à toutes une série de termes (les systèmes complexes, les systèmes multi-échelles, les réseaux, les ensembles, les collectifs, les écosystèmes, etc.) qui circulent dans le champ de l’écologie, de la physique, de l’archéologie ou encore de la danse, notamment dans les pratiques du contact improvisation, des pratiques artistiques contemporaines attachées aux formes collaboratives, ou de la recherche sur nos façons d’investir les espaces. Il s’est à nouveau agit pour nous non pas de chercher à dénouer des nœuds, mais de de suspendre nos volontés de résolution afin d’esquisser des directions nouvelles, de nous autoriser des glissements, des déplacements au croisement de nos pratiques respectives.




Nos investigations nous ont conduit à questionner la notion de processus et plus spécifiquement notre perception du temps. La rencontre suivante, qui s’est tenue à Beit Hagat à Jérusalem, visait à prolonger ces réflexions sur la manière dont les métaphores que nous utilisons pour décrire le temps les temporalités, les durées et les rythmes influent sur nos pratiques de recherche.
Qu’est-ce que “maintenant” ? Combien de temps dure le “maintenant” ? Quand commence-t-il et quand finit-il ? Les processus vivants, surtout cognitifs, semblent différents de ceux des objets inanimés. Une pierre dévale une pente, un gaz se diffuse dans une pièce — ils bougent de manière prévisible, sans autre histoire que le moment juste avant ou juste après. Dans un système vivant, non seulement les différents “maintenants” s’entrelacent, mais ils sont aussi influencés par la mémoire et le contexte. Les processus vivants sont portés par des métaphores d’images passées et de possibilités futures. Déterminer quand commence ou finit une expérience esthétique est une autre question sans réponse, surtout depuis que la définition de l’art s’est tant élargie qu’elle se confond parfois avec la vie elle-même. La notion de “processus” ne s’applique plus seulement à une diversité de médiums,
elle décrit aussi chaque étape de l’existence d’une œuvre : de ses premières explorations à sa réception par le public. Elle est ainsi devenue une notion si diffuse qu’elle en perd presque sa capacité à décrire ce qu’elle voulait désigner. À tel point qu’on peut se demander si le but du processus n’est pas devenu… le processus lui-même.




De retour à Bidart, sur les traces de la rencontre fondatrice du groupe, le dernier atelier proposait aux participant·e·s de réfléchir à des manières de “faire conclusion” au travail mené depuis 3 ans par UIM. Il s’agissait ici de reprendre le fil de questions qui nous avaient guidé·e·s tout au long des rencontres : Comment fait-on pour faire ensemble ? Quel territoire de pensées et de pratiques a-t-on créé entre champs disciplinaires ? À quoi et à qui ça sert ? Comment cette expérience nous a-t-elle déplacée ? etc.
À l’occasion de cette troisième et dernière rencontre d’UIM, Anna Pincipaud et moi avons proposé le Set des lieux et des fonctions. Cet œuvre-outil invitait les participant·e·s à investir la forme de la maquette architecturale comme outil métaphorique d’invention d’un espace commun. Ce set a plus particulièrement servi de point de départ à la préfiguration d’un espace numérique pouvant accueillir les activités et archives d’UIM. Imaginé en collaboration avec Benoît Verjat et Sarah Garcin, tou·te·s deux membres du collectif g.u.i., ce site a pris la forme d’une archive sonore rassemblant les témoignages des participant·e·s du groupe de recherche.





Un institut métaphorique — Générique
Coordination :
Mathilde Chénin, artiste plasticienne, Aubervilliers, France
Leïla Perié, docteure en immunologie, Paris, France
Anna Principaud, artiste plasticienne, Paris, France
Livio Riboli-Sasco, chercheur en philosophie des sciences, Paris, France
Claire Ribrault, docteure en neuroscience, Paris, France
Rencontre fondatrice, Bibart, avril 2015
Avec :
François Asperti-Boursin, chercheur en immunologie, Albuquerque, USA
Minia Biabiany, artiste plasticienne, Mexico D.F., Mexique
Blandine Bussery, artiste plasticienne, Brest, France
Pierre Daugy, artiste et danseur, Bruxelles, Belgique
Feline Dijkgraaf, chercheuse, Amsterdam, Pays-Bas
Uri Hershberg, enseignant-chercheur, Drexel University, Philadephia, USA
Violeta Salvatierra García de Quirós, chercheuse en danse, Université Paris 8, France
Laboratoires d’Aubervilliers, 24-29 octobre 2016
Avec :
Nicolas Coltice, professeur des universités en Sciences de la Terre, Lyon, France
Uri Hershberg, enseignant-chercheur, Jérusalem, Israël
Fabrizio Li Vigni, doctorant en sociologie, Paris, France
Clément Morier, docteur en sciences politiques, Lyon, France
Boris Nordmann, artiste chercheur, Forcalquier, France
Goni Shifron, scénographe plasticienne, Paris, France
Beit Habat, Jérusalem, 15 – 20 octobre 2017
Avec :
Vered Dror, artiste, Jérusalem, Israël
Uri Hershberg, enseignant-chercheur, Jérusalem, Israël
Gilad Jacobson, chercheur en neuro-sciences, Jérusalem, Israël
Itamar Mendes-Flohr, artiste, Jérusalem, Israël
Boris Nordmann, artiste chercheur, Forcalquier, France
Tamar Regev, doctorante en neurosciences, Jérusalem, Israël
Goni Shifron, scénographe plasticienne, Paris, France
Bartlomiej Swiatczak, historien des sciences, Hefei, Canada
Bidart, 13 – 19 octobre 2018
Avec :
Pascale Blaison, marionnettiste, Paris, France
Nicolas Coltice, professeur des universités en Sciences de la Terre, Lyon, France
Sarah Garcin, designeuse graphic, collectif g.u.i, Paris, France
Uri Hershberg, enseignant-chercheur, Jérusalem, Israël
Rafael Medeiros, artiste, Paris, France
Boris Nordmann, artiste chercheur, Forcalquier, France
Goni Shifron, scénographe plasticienne, Paris, France
Antonia Taddei, dramaturge, Paris, France
Benoît Verjat, chercheur en design et art, enseignant, collectif g.u.i, Paris, France